AKSAKOV, Constantin

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AKSAKOV Constantin

(1817, Novo-Aksakovo, province d’Orenbourg -1860, île de Zante) – philosophe, essayiste, poète, historien, théoricien du slavophilisme*. Fils de l’écrivain S. Aksakov, frère d’Ivan Aksakov*. Entre 1832 et 1835, études à la Faculté des Lettres de l’Univ. de M. Étudiant, il a fréquenté le cercle de Stankévitch* et, comme les autres, a été marqué par la philosophie allemande (notamment Hegel). Cette influence reste sensible dans son mémoire de magistère** sur « Lomonossov dans l’histoire de la littérature et de la langue russes » (1846), malgré l’orientation globalement slavophile de son travail et l’originalité de ses conclusions (par exemple, l’approche originale de la question du style). À la fin des années 1830, A. se rapproche de Khomiakov* et de Kiréievski*, et devient bientôt l’un des théoriciens du slavophilisme. L’apport majeur d’A. à la pensée slavophile est une théorie politique et sociale qui comprend aussi une lecture originale de l’histoire russe, ainsi qu’un système de conceptions esthétiques. Ses idées sur l’histoire ont été formulées à la fin des années 1840 et au début des années 1850 (« Une voix de Moscou » Golos iz Moskvy, « Les « exclus »: phénomène de société ou phénomène de clan? » Rodovoe ili obĉestvennoe âvlenie izgoj?, « La vie quotidienne des Slaves préchrétiens en général et des Russes en particulier » O drevnem byte u slavân voobĉe i u russkih v osobennosti, etc.). D’après lui, la vie des tribus slaves était déterminée par la commune paysanne* et les mœurs paysannes traditionnelles. Voyant les territoires qu’elles exploitaient constamment à la merci de toutes les attaques, les tribus slaves furent amenées à créer un État. C’est à cette fin que les Varègues** furent appelés, pour implanter dans l’espace russe l’idée qui lui était étrangère d’un État constitué. Ceci permit aux autochtones de ne pas confondre pour eux-mêmes les notions d’État et de terre (au sens de terroir, pays zemlâ – N. du. T.) (cf. « La Terre et l’État »*) et de ne consentir à leur association qu’elle ne fût librement choisie. Cette notion de pays, A. l’assimilait à celle de peuple, ce terme désignant pour lui la couche inférieure de la société, ceux dont la conscience était imprégnée par les idées données par la foi et par la vie de la commune rurale. L’État était porteur du principe de pouvoir, lequel ne tendait qu’à réaliser une « vérité extérieure », ce qui s’accomplit dans l’organisation politique et juridique des sociétés de type occidental. A. jugeait que l’État, dans son principe même et indépendamment de la forme du gouvernement, était une manifestation de violence. Et c’est à A. que l’on doit justement d’avoir qualifié le peuple russe d’« étranger à l’idée même d’État » [[negosudartsvennyj narod]]. Dans une lettre à Herzen*, M. Bakounine* reconnaissait qu’A. et ses amis avaient façonné ses idées anarchistes, quand il était devenu, dès la fin des années 1840, ennemi de l’État pétersbourgeois et « de l’idée même d’État » (Lettres de M. A. Bakounine à A. I. Herzen et N. P. Ogarev [[Pis’ma M. A. Bakunina k A. I. Gercenu i N. P. Ogarevu]], p. 310, cf. bibl.). Concluant à l’absence d’une organisation clanique développée chez les anciens Slaves, A. soulignait le rôle déterminant des relations familiales et communautaires dans leur existence, puisque tout en acceptant le pouvoir, le peuple russe avait préservé, comme son bien inaliénable, la vie de la commune rurale et les traditions familiales. Dans cette dernière, A. ne voyait pas simplement la commune paysanne telle qu’elle existait, mais donnait une interprétation beaucoup plus vaste de cette notion. Il trouve une manifestation du principe communautaire à Novgorod, où le peuple délibérait les questions essentielles au sein du vétché**, ou encore dans les assemblées réunissant les habitants d’une même rue pour régler les problèmes les concernant. Il regarde la Russie comme une somme d’univers multiples formant des sortes de cercles originaux qui, s’emboîtant les uns dans les autres, partent d’éléments primaires pour s’élever jusqu’à des formations beaucoup plus vastes. La commune rurale est une cellule autonome, à laquelle le système de l’autogestion permet d’assumer des fonctions qui ne sont pas purement administratives, mais aussi productives. La conception de « la Terre et l’État » formulée par A. a joué un rôle central dans la critique de l’Occident et de son influence chez les slavophiles, elle a servi de fondement théorique à la voie historique particulière suivie par le peuple russe qui, selon A., préférait la « vérité intérieure » (un mode de vie fondé sur la morale chrétienne, dont la commune paysanne était l’incarnation historique) à une « vérité extérieure » (l’État de droit des sociétés de type occidental). Cependant, plusieurs des théories élaborées par A. (au premier chef, l’idée d’un peuple russe « étranger à l’idée même d’État » negosudarstvennyj, ou encore l’idéalisation de l’histoire de la Rous** prépétrovienne et de la vie du peuple au sein de la commune rurale) suscitaient certaines critiques parmi les membres du cercle des slavophiles (notamment de la part de Khomiakov). A., qui défendait activement l’abolition du servage, s’efforça de démontrer la nécessité de la réforme en s’appuyant sur les principes généraux de sa théorie de la société. En 1855, il adresse à Alexandre II une Note consacrée à « la situation intérieure de la Russie » O vnutrennem sostoânii Rossii, dans laquelle il expose un certain idéal de société, qui permettrait, de son point de vue, d’éviter les révolutions qui ébranlent l’Europe à cette époque. Dans le domaine des rapports juridiques et politiques, cet idéal implique une séparation des pouvoirs, grâce à laquelle chacun d’entre eux aurait son champ d’activité spécifique et ses tâches propres à réaliser. À l’État reviendraient la Défense et le soin d’assurer l’activité du gouvernement, des organes législatifs et judiciaires. Des affaires locales relèverait « la vie du peuple dans tous ses aspects, c’est-à-dire outre sa vie spirituelle et sociale, ce qui touche à son bienêtre matériel aussi: l’agriculture, l’artisanat, le commerce » (Théorie de l’État chez les slavophiles. Recueil d’articles Teoriâ gosudarstva u slavânofilov, p. 27, cf. bibl.). L’obligation effective de l’État consiste dans la défense de la vie du peuple, de sa liberté et de sa prospérité. Dès lors que le pouvoir intervient dans la vie intérieure du peuple, il le pousse à chercher une « vérité extérieure », autrement dit à développer une activité politique. La forme de gouvernement qui, selon A., correspond à toute l’histoire de la Russie, est la monarchie. Toutes les autres formes de gouvernement tolèrent que la société prenne part à la résolution des questions politiques, ce qui entre en contradiction avec le caractère du peuple russe. Cependant, A. estime nécessaire de rétablir l’institution du zemski sobor**, assemblées où doivent être représentés tous les ordres de la société, ce qui permettrait au peuple d’exprimer une opinion, mais sans que le souverain se trouve contraint d’en tenir effectivement compte. A. critiquait vertement toute manifestation aristocratique de la part de l’élite de la société (« Le public, c’est le peuple. Essai de synonymes » Publika – narod. Opyt sinonimov). Le problème social majeur, celui qu’il fallait absolument résoudre, c’était, pour A., le schisme résultant des transformations opérées par Pierre I er, quand les élites avaient été détachées du terreau national, constitué par les principes de l’orthodoxie et de la commune rurale. Seul le simple peuple était demeuré fidèle à ces principes qui faisaient de lui le dépositaire des valeurs universelles et le gardien du christianisme véritable. Les conceptions esthétiques d’A. s’étaient surtout formées dans la mouvance de la philosophie romantique, et avant tout, de la philosophie de l’art de Schelling. Par la suite, A. n’avait pas épargné ses efforts pour donner une interprétation philosophique du développement de la littérature et de l’art russes. Rejetant aussi bien la conception de « l’art pur » (« l’art pour l’art ») que le « naturalisme » en littérature (l’« école naturelle » de la littérature russe des années 1840), A. faisait de la narodnost* (esprit national) le premier critère pour évaluer l’œuvre d’art. Il affirmait que l’objet de la littérature n’était pas obligatoirement « ce qui avait trait au peuple » et rien d’autre, mais que toute littérature devait exprimer la vie du peuple « par la lettre autant que par le verbe ». A. espérait que la littérature, qui avait pris le relais de l’art populaire traditionnel, céderait finalement la place à un art « synthétique » nouveau, dont le prototype lui paraissait être le « Poème » de Gogol*, les Âmes mortes, avec leur charge épique. Cependant, d’une manière générale, il était fort critique à l’égard de la vie littéraire de son temps (Panorama de la littérature actuelle Obozrenie sovremennoj literatury, 1857). Pour établir l’originalité de l’histoire russe, A. se référa fréquemment à l’analyse des grandes œuvres du patrimoine littéraire et au folklore national.

Œuvres :

[[Poln. sobr. soč., M., 1860-1880, I-III ; Teoriâ gosudarstva u slavânofilov. Sb statej, SPb]]., 1898; Literaturnaâ kritika, M., 1981 (sovmestno s I. S. Aksakovym).

Études :

Pis’ma M. A. Bakunina k A. I. Gercenu i N. P. Ogarevu, SPb., 1906; [[Vengerov S. A., « Peredovoj boec slavânofil’stva », in: Sobr. soč., SPb]]., 1912, III ; [[Herzen A. I., Byloe i dumy, in: Sobr. soč]]., M., 1956, IX, p. 162-163, 169-171; [[Chmielewski E., Tribune of the Slavophiles: Konstantin Aksakov, Gainsville]], Florida, 1961; [[Galaktionov A. A., Nikandrov P. F., « Istoriko-sociologičeskie vzglâdy K. S. Aksakova », in: Vestnik Leningradskogo]] un-ta, 1965, III, N° 17; Cimbaev N. I., Slavânofil’stvo, M., 1986. A. A. Popov, V. V. Serbinenko / Trad. C. Bricaire.

SOURCE: Dictionnaire de la Philosophie russe.