ANTHROPOLÂTRIE

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ANTHROPOLÂTRIE

– tendance à « ériger l’homme en objet d’adoration » (Zenkovski*). Pour Frank*, l’anthropolâtrie est une « idolâtrie de l’homme ». L’A. vient d’une part de l’enseignement des sophistes et d’un certain nombre de philosophes de la Renaissance, mais aussi d’autres représentations liées à l’anthropocentrisme et à l’idéologie d’un humanisme terrestre, c’est-à-dire athée ou quasi-athée. Dans l’histoire de la philosophie, on rencontre également des éléments d’A. alliés à une conception religieuse du monde et de l’homme. Dans la philosophie russe, il y a des traces notables d’A. chez Herzen*, Tchernychevski*, Pissarev*. Ainsi, Pissarev appelle la personne à s’émanciper de « diverses contraintes qui entravent l’expression d’une pensée personnelle – respect inconditionnel de la tradition, alignement sur l’idéal commun et toutes ces vieilleries qui empêchent l’homme vivant de respirer librement et de se développer “dans toutes ses dimensions” ». Pour Lavrov* l’homme est la source de la nature, de l’histoire, de sa propre conscience, le champion de la morale, celui qui transmue tout ce qui est. L’A. de Mikhaïlovski* est personnaliste : la personne et son destin sont sacrés et inviolables, elle « ne doit jamais être sacrifiée » et il faut toujours avoir le souci de son épanouissement. Dans sa lutte pour l’intégrité et la plénitude de l’homme, il refuse de voir la personne fractionnée et humiliée par « des individualités supérieures » – la famille, les groupes sociaux, la société. L’apothéose de l’homme est également perceptible dans les Écrits du sous-sol Zapiski iz podpol’â, de Dostoïevski*, voyant dans la nature humaine les abîmes du bien autant que du mal. L’homme peut, écrivait-il, « vivre selon sa sotte volonté » et il peut donc choisir la souffrance, accomplir des actes ineptes ou mauvais, tournant le dos à la raison, à la conscience, à l’utilité. « Toute l’affaire humaine ne consiste, semble-t-il qu’en une seule chose : que l’homme se prouve à chaque minute qu’il est un homme et non un vague boulon ». Il n’y a rien de plus important pour l’homme vivant que « son libre et souverain désir », et que son « caprice, fût-il barbare ». Dostoïevski croyait que l’homme devait nécessairement manifester son « Moi », son âme, face aux règles sans âme de la nature, de la société, de la science ; il croyait en la grandiose beauté de l’homme, sa grandiose pureté, qu’il fallait néanmoins faire tourner au bénéfice de l’humanité. Cet esprit d’admiration devant l’homme terrestre et ses œuvres, l’idée d’une A. qui ne voudrait pas voir la condition pécheresse, la déchéance de l’homme, le risque que l’on court à le déifier, étaient également propres à Gorki. « Pour moi, il n’y a pas d’autre idée que l’idée d’homme : l’homme, et l’homme seul, selon moi, est le créateur de toutes choses. C’est lui qui fait des miracles et dans l’avenir il maîtrisera toutes les forces de la nature. Tout ce qu’il y a de plus merveilleux dans notre monde a été créé par le travail et la main intelligente de l’homme… Je m’incline devant l’homme parce que je ne sens ni ne vois sur la terre rien qui ne soit l’incarnation de sa raison, de son imagination, de son esprit d’invention ». Certains philosophes russes, comme C. Léontiev*, ne voyaient dans ce type d’A. rien d’authentiquement bon ni d’authentiquement vrai. L’admiration rêveuse devant « l’idée de l’homme en général » et la volonté de se passer de Dieu, sachant la corruption de l’homme, de la vie terrestre et de la culture, – surtout contemporaine – mènent, selon Léontiev à la tragédie, celle de chaque homme en particulier et celle de l’humanité. Les existentialistes* russes essayèrent de concilier l’A. et le chemin qui va vers Dieu. Ils affirmaient l’immense valeur de la personne humaine, sa dimension unique, infinie, sa liberté, ainsi que celles de son âme et de sa vie, de sa lutte pour l’acte créateur et le salut. Berdiaev* l’écrivait dans Le Sens de la création Smysl tvorčestva (1916): l’acte créateur est l’autojustification de l’homme devant l’être, « c’est la valeur en soi, qui ne connaît pas de juge extérieur au-dessus d’elle-même ». Le culte de la sainteté doit être complété par le culte du génie. La puissance de la Renaissance résonne dans les paroles de Berdiaev parlant de l’esprit de l’homme : « L’esprit infini de l’homme prétend à un anthropocentrisme absolu, supranaturel; il se reconnaît comme centre absolu non pas d’un système planétaire particulier clos sur lui-même, mais de tout l’être, de tous les mondes ». L’A. de Chestov* se référait non pas à l’homme « raisonnable », social, mais à l’homme « vivant », audacieux, ayant la témérité de combattre pour l’impossible (cf. Lutte pour l’impossible*). Cela présuppose une « nouvelle dimension de la pensée » (« une foi »), un élan « insensé » vers Dieu. « Il n’y a pas de loi qui régisse l’homme, écrit Chestov dans son livre Sur la balance de Job Na vesah Iova (1929). Tout est pour lui, et la loi et le sabbat. Il est la mesure de toutes choses, il a vocation pour légiférer, comme un monarque absolu et il est en droit d’opposer à chaque disposition… la disposition contraire ».

==Études== :

Pisarev D. I., Izbr. proizv., L., 1968; Dostoïevski F. M., Zapiski iz podpol’â, in: Pol. sobr. soč. v 30 t., L. 1973, V; Berdâev N. A., Filosofiâ svobody. Smysl tvorčestva, M., 1989 ; Šestov L., Soč v. 2 t., M., 1993. V. L. Kourabtsev / Trad. R. Marichal

SOURCES: Dictionnaire de la Philosophie russe.