Herbert Marcuse

Page en cours de développement. Hervé


Herbert Marcuse (1955)

Herbert Marcuse, né le 19 juillet 1898 à Berlin, mort le 29 juillet 1979 à Starnberg (Bavière) était un philosophe, sociologue, marxiste, américain d'origine allemande, membre de l'École de Francfort avec Théodore Adorno et Max Horkheimer.

Sommaire

Carrière

Premier fils d'une famille juive, il est appelé sous les drapeaux dans la Reichswehr après son Abitur, équivalent du baccalauréat français. Suite à la guerre de 1914-18, il adhère au parti social-démocrate (SPD) mais le quitte cependant après l'assassinat de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg en 1919, et milite au sein du mouvement spartakiste. Il étudie à Berlin et à Fribourg-en-Brisgau, la Germanistik comme discipline principale, la philosophie et l’économie politique comme matières secondaires. À Fribourg, il devient l'assistant de Martin Heidegger et rédige une thèse sur Hegel. Mais il entre vite en désaccord avec Heidegger et part pour Francfort-sur-le-Main.

C'est en 1932 que Marcuse entre pour la première fois en contact avec l'Institut de Recherche sociale de Francfort. Dès la prise de pouvoir par les nazis en 1933, il émigre avec sa famille, d'abord en Suisse puis aux États-Unis d'Amérique, après un bref passage à Paris. Il est engagé par l'Institut de Recherche sociale qui s'est déjà installé à New York. En raison de la mauvaise situation financière de l'Institut, Marcuse doit accepter un poste à l’Office of Strategic Services (OSS) ou il travaille sur un programme de dénazification.

Dès 1951, il enseigne dans diverses universités américaines. En 1955, il adopte dans Eros et civilisation une lecture marxienne de Freud et critique le révisionnisme néo-freudien. Il forge le concept de « sublimation non répressive » et dénonce le caractère déshumanisant et irrationnel du principe de rendement. Le principe de rendement est le principe de réalité d'une société capitaliste fondée sur la résignation, la falsification des instincts et la répression des potentialités humaines. L'espoir d'une libération se trouve dans la transformation de la sexualité en Eros et l'abolition du travail aliéné. En 1964, il écrit L’homme unidimensionnel (One Dimensional Man) qui paraît en France en 1968 et devient un peu l’incarnation théorique de la nouvelle révolte étudiante. En 1968, il voyage en Europe et tient de multiples conférences et discussions avec les étudiants. Il devient alors une sorte d'interprète théorique de la formation des mouvements étudiants en Europe et aux États-Unis. Son engagement au sein des mouvements politiques des années 1960-1970 en fait l'un des plus célèbres intellectuels de l'époque. Il meurt en 1979 à l’âge de 81 ans, lors d’un séjour en Allemagne.

Sa pensée est fortement inspirée de la lecture de Marx et de Freud : elle est par bien des aspects beaucoup plus profonde et plus radicale que celle d'Erich Fromm dont elle relève certaines insuffisances. Il est notamment l'auteur de Eros et Civilisation (1955) et de L'Homme unidimensionnel (1964) qui veut démontrer le caractère inégalitaire et totalitaire du capitalisme des « Trente Glorieuses ». Ces affirmations lui valurent des critiques, notamment celle qui proclamerait la tolérance envers toutes les opinions sauf les opinions « qui perpétuent la servitude », malmènent l'autonomie au profit du statu quo répressif et protègent « la machine de discrimination qui est déjà en service» (Herbert Marcuse, Tolérance répressive, Homnisphères, 2008, p.36-40). Pour Marcuse, la tolérance envers des idées qui servent le système de domination et d'oppression est une dénaturation du concept de tolérance: Marcuse oppose la vraie tolérance qui est nécessairement émancipatrice à une perversion opportuniste de l'idée de tolérance qu'il qualifie de « tolérance répressive ». Selon Marcuse, c'est la « tolérance répressive » qui a autorisé la prise du pouvoir par le parti nazi en Allemagne (Herbert Marcuse, Tolérance répressive, Homnisphères, 2008, p.68-69). Pour Marcuse, « une des réalisations de la civilisation industrielle avancée est la régression non-terroriste et démocratique de la liberté - la non-liberté efficace, lisse, raisonnable qui semble plonger ses racines dans le progrès technique même. » (H. Marcuse, Le problème du changement social dans la société technologique, Homnisphères 2007, p.30).

Les sources de la pensée de Marcuse ne se trouvent pas seulement dans la lecture combinée de Marx et de Freud, mais aussi dans celle de Hegel, Husserl et Lukacs.

En 2003, les cendres de Marcuse sont rapportées à Berlin pour être enterrées près de la tombe de Hegel.


La philosophie sociale de Marcuse

La philosophie sociale de Marcuse a pour décor historique l’agitation gauchiste, juvénile, des étudiants américains, français et ouest-allemands dans les années 60. Si l’on a certainement surestimé l’influence, à cette époque, de Marcuse sur la jeunesse – et peut-être sous-estimé celle de la presse à sensation, de la revue Arguments, de Maspero etc. – il est significatif que Marcuse retrouve maintenant une postérité discrète mais récurrente. Qu’il soit invoqué nominalement ou par allusions, Marcuse et ses thématiques nous apparaissent comme la matrice idéologique de « l’alter-gauche ». Pourquoi ce retour de Marcuse, aujourd’hui ? Parce que le point commun entre l’Amérique post-maccarthyste des années 60 et la France d’après la chute du mur de Berlin, c’est une même situation politique objective : la défaite du mouvement ouvrier, avec les conséquences classiques de la défaite : « abattement, démoralisation, scissions, débandade, reniement, pornographie au lieu de politique » (Lénine sur la situation d’après 1905, in Le gauchisme). La philosophie marcusienne s’exprime naturellement après l’élimination physique de la résistance ouvrière. Conçue comme philosophie « révolutionnaire » de rechange par (et pour) des milieux séparés radicalement de la classe ouvrière (ou adversaires des organisations ouvrières traditionnelles), le marcusisme n’a pas pour seule vocation d’être inefficace en tant que méthode de lutte sociale ; il joue le rôle objectivement réactionnaire de caution « libertaire » au nouveau libéralisme. Pour le prouver, tenons-nous à trois fondements de la pensée politique de Marcuse :

- La technique, stigmatisée en soi au lieu d’être replacée dans l’évolution des rapports de production. - Le néo-capitalisme – à l’époque celui du plan Marshall –, défini comme « société d'abondance » sans analyse de classe. - La perspective révolutionnaire, dévolue non plus aux travailleurs eux-mêmes mais aux marginaux conscientisés.


Fétichisme de la technique

Marcuse procède à une mise en cause globale de la technique et du développement industriel : c’est la machine qui est le problème, et pas la façon dont elle est utilisée. Il parle d’Etat « totalitaire-technologique » auquel il reproche d’être fondé sur un principe productiviste. Marcuse juge les conceptions de Marx trop « optimistes et idéalistes » quant aux effets de la maîtrise croissante de l’homme sur la nature. Il propose donc de « changer fondamentalement le cours du progrès technique ». Dans Humanisme socialiste ? il nie la possibilité d’accomplir les « idéaux de l’humanisme » par le passage au socialisme. Marcuse apporte donc la souche idéologique sur laquelle viendront se greffer le club de Rome, le plan Mansholt, le rapport Meadows etc. Il est le père de la croissance zéro, cette forme moderne de l'autarcie, ce millénarisme caractéristique des périodes de croissance où le rentier du système répond aux menaces de partage par des menaces d’apocalypse.



Une société unidimensionnelle

Pour Marcuse il n’y a qu’une seule société industrielle, où les systèmes communistes et capitalistes se valent. « Société moderne » et « société industrielle avancée » sont des termes pour lui équivalents. Jamais il n’est fait mention du rapport aux moyens de production et à la propriété. Ce caractère prétendument « unidimensionnel » de la société industrielle reposerait sur un appareil de manipulation et de « socialisation » de l’être humain. La société et l’Etat parviennent selon Marcuse à une « intégration des contraires » (qui n’est pas sans rappeler le « spectaculaire intégré » de Debord) qui englobe l’unité des classes, les assimile dans une totalité, pour enfin dissoudre l’individu dans un ensemble social et politique. C’est l’identification de l’individu et de la société. L’ « homo consumens » – auquel Marcuse n’aboutit que par une illégitime absolutisation du procès de consommation – est le dernier mot – le « dernier homme », aurait dit Nietzsche… – de cette unidimensionnalité. Il est l’expression d’un conformisme. L’erreur de Marcuse est ici de refuser une analyse dialectique des rapports sociaux, c’est-à-dire de voir les contradictions à l’œuvre au sein d’une société. Plus exactement, il présente celles-ci comme autant de rouages destinés… à étouffer toute contradiction. En un sens, Marcuse rend inconsciemment hommage aux théoriciens de la « société industrielle » rationalisée (Rostow, Aron etc.) : il voit la bureaucratie comme une conséquence nécessaire de l’industrialisation.


La classe ouvrière ou la pègre ?

Fort de sa conception unidimensionnelle de la société, Marcuse ne manque pas de fustiger « l’intégration de la classe dominée dans un domaine très matériel, très réel […], celui de la garantie et de la satisfaction des besoins, qui reproduisent à leur tour le capitalisme monopolistique » (in La fin de l’utopie, discours prononcé à la Freie Universität de Berlin Ouest en 67). Dans Néofascisme et idéologie du désir, un pamphlet paru en 1972 et à reparaître prochainement aux Editions Delga, Michel Clouscard prenait Marcuse à partie, précisément sur ce thème. La classe ouvrière, selon Marcuse, se serait vendue au « système » pour un plat de lentilles. C’était la vieille thèse gauchiste, avant qu’ils ne se reconvertissent dans la publicité. Dans une analyse devenue un classique de la pensée marxiste, Clouscard montrait bien que même pendant l’essor des Trente Glorieuses, la classe ouvrière n’avait jamais eu accès qu’aux biens d’équipement, rendus nécessaires par les mutations de la production : une voiture pour se rendre au travail, une machine à laver pour que la femme puisse travailler. « Consomme-t-on un frigo ? » disait Clouscard qui renchérissait sur ce paradoxe : « si le prolétariat accède pleinement aux biens qu'il produit... la Révolution a été faite par la nouvelle société! Alors, comment se fait-il qu'il se laisse orienter vers de faux besoins par une idéologie répressive ? » Analysées de façon objective, les théories de Marcuse se rapprochent du maoïsme, en ce qu’il conçoit l’effort de progrès de la classe ouvrière – autant dans les pays capitalistes que socialistes – comme un « embourgeoisement », une « démoralisation »…. A ceci près que Marcuse n’attribue pas le potentiel révolutionnaire à la partie du prolétariat restée « pure », mais aux marginaux. Ceux que Marx caractérise sans ambiguïté dans le Manifeste et Les Luttes de classes en France comme le Lumpen, c’est-à-dire la pègre. On voit que dans le cadre de cette pensée, les « dérives » du gauchisme sont tout sauf un accident. La stratégie de la RAF qui posait des bombes dans les supermarchés et prétendait entraîner dans la guérilla toute l’Allemagne fédérale procédait de ce type de raisonnement. On doit y voir la double influence de Marcuse et d’Adorno sur l’extinction du pouvoir révolutionnaire du prolétariat.

Synthèse

La contradiction de fond, que Marcuse a pour fonction idéologique de cacher, est la suivante : comment un genre de vie autoproclamé révolutionnaire peut-il se proposer indépendamment des conditions matérielles, des exigences de la production ? La « bonne libido » libératrice prônée par Marcuse pour en finir avec l’unidimensionnalité n'est-elle pas au contraire la sanctification d’un genre de vie déjà présent : celui des parvenus du nouveau système de profit, en l’occurrence à l’époque des nouvelles couches moyennes des trente glorieuses ? Car dans le contexte du plan Marshall, de la libération des nouveaux marchés du désir – le désir étant lui-même réduit au marché –, il fallait créer une société à deux vitesses : sociétalement permissive pour le consommateur, socialement répressive pour le producteur. La survie du capitalisme impliquait cette schizophrénie. Marcuse a renforcé l’idéologie libérale en y apportant le discours libertaire qui lui manquait, au moment où le pouvoir souhaitait concilier habilement, en un discours unitaire – la voilà, l’unidimensionnalité ! - le permissif et le répressif, l’émancipation et l’exploitation. Certes, les étudiants se sont moins inspirés de Marcuse qu’ils n’ont repris une sorte de vulgate contre toute forme de répression ou d’institution en soi. C’est ainsi qu’au nom de la révolte on devient contre-révolutionnaire, ou qu’en restant dans la dénonciation paranoïaque de tout pouvoir et de tout système, on sert d’autant mieux le pouvoir de classe existant, et qu’à force de crier haro sur la mondialisation on en oublie de combattre l’impérialisme. La boucle est aujourd’hui bouclée par les décroissants, véritables continuateurs de la philosophie marcusienne, qui préfèrent stigmatiser la production en soi que les rapports de production.

En dernière analyse, l’intenable dualisme moderne de l’écologique et du social, du libertaire et du libéral, des droits de l’homme et de l’impérialisme, ne se résoudra que dans le classique mot d’ordre marxien : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. »