Jacques-René Hébert

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1757-1794 . Le célèbre pamphlétaire et son journal le Père Duchesne ne faisaient qu’un aux yeux de l’opinion. Après des années de misère, il était devenu pendant la Révolution

le chef de file du courant dit des « exagérés » qui s’opposait aux « indulgents » Il a appelé à l’insurrection populaire. Lors de son procès, l’accusateur public Fouquier-Tinville l’accusera de « conspiration », ce qui le conduira à l’échafaud.

Il est 4 heures de l’après-midi en ce 4 germinal de l’an II (24 mars 1794) lorsque trois ou quatre charrettes s’ébranlent de la Conciergerie. Leurs chargements : les principaux dirigeants de la faction des « exagérés ». Leur destination : la place de la Révolution où est installée la guillotine. Dans la dernière charrette, celle dont les occupants sont les derniers à monter à l’échafaud, se trouve Jacques-René Hébert, journaliste, rédacteur du populaire Père Duchesne, et substitut du procureur de la Commune de Paris. À chaque carrefour qu’emprunte le convoi, des cris retentissent, les mêmes que les camelots utilisent pour vendre le journal du condamné : « il est bougrement en colère le Père Duchesne aujourd’hui ». Parmi la foule, des hommes brandissent des piques auxquelles sont attachés des dessins représentants des fourneaux.

« Camille Desmoulins avait eu cette idée qu’il regardait comme une allusion très spirituelle au premier métier d’Hébert, qui avait été, dit-on, vendeur de fourneaux », explique Georges Duval (1777-1853) dans ses Souvenirs de la Terreur publiés en 1841. Le même Duval assure que cette macabre plaisanterie aurait attiré au rédacteur du Vieux Cordelier une remarque cinglante de la part de Danton : « Les fourneaux étaient de trop, cet écervelé de Camille n’en fait qu’à sa tête. »

L’anecdote est sujette à caution. Hébert n’a jamais été marchand de fourneaux. Cette profession est celle du Père Duchesne. Ce personnage imaginaire symbolisant l’homme du peuple, parlant la langue du peuple à grand renfort de jurons, repris et popularisé par Hébert dans son journal. L’anecdote de Duval illustre cependant le conflit entre les deux journalistes qui incarnent les différentes factions qui s’affrontent tant au club des Cordeliers qu’au sein de la Convention. Desmoulins avec le Vieux Cordelier porte les arguments des « indulgents ». Le Père Duchesne d’Hébert est proche des « exagérés ». Desmoulins écrit : « Ouvrez les prisons à ces deux cent mille citoyens que vous appelez suspects. » Hébert réplique : « Braves sans- culottes, il ne faut pas jeter le manche après la cognée. Ceux qui prêchent le modérantisme sont vos plus grands ennemis. Il n’y a plus à reculer, foutre, il faut que la révolution s’achève. » Le 14 ventôse (4 mars 1794), lorsque les « exagérés » du club des Cordeliers parlent d’insurrection, Hébert prend la parole. Il dénonce les « indulgents », cette nouvelle faction qui « veut anéantir les droits du peuple. » Et de conclure : « Quels sont les moyens de nous en délivrer ? L’insurrection. » Il signe ainsi sa condamnation. Saint-Just le met en accusation devant le Comité de salut public, puis à la Convention. Hébert et les figures de proue des « exagérés » sont arrêtés dans la nuit du 23 au 24 ventôse (de 13 au 14 mars 1794) et exécutés dix jours après. Dans son réquisitoire, Fouquier-Tinville, l’accusateur public, déclare à propos de ceux qui sont maintenant surnommés « hébertistes » : « Cette exécrable conspiration (…) avait pour objet principal d’anéantir à jamais la souveraineté du peuple, la liberté française et de rétablir le despotisme et la tyrannie. » Les « indulgents » se réjouissent. À tort, la lame de la guillotine fauchera Desmoulins, Danton et les autres à peine douze jours plus tard, le 16 germinal de l’an II (5 avril 1794).

Hébert, incarnation du pire de la Révo- lution ? Hébert, un populiste sanguinaire, un corrompu avide de pouvoir ? C’est aujourd’hui le rôle communément dévolu à ce journaliste pamphlétaire. Et pour démontrer combien l’homme était mauvais, on agite le procès de Marie-Antoinette durant lequel Hébert témoigne en tant que substitut du procureur de la Commune de Paris et déclare « qu’il n’y avait même pas à douter, par ce qu’a dit le fils Capet, qu’il y ait eu un acte incestueux entre la mère et le fils. Il y a lieu de croire que cette criminelle jouissance n’était point dictée par le plaisir, mais bien par l’espoir politique d’énerver le physique de cet enfant, que l’on se plaisait encore à croire destiné à occuper un trône, et sur lequel on voulait, par cette manoeuvre, s’assurer le droit de régner alors sur son moral ».

Pourtant le parcours d’Hébert, l’évolution de sa pensée que l’on retrouve dans celle des diatribes du Père Duchesne sont le parfait décalque de la Révolution. Ils en épousent ses soubresauts, ses accélérations, ses débats.

Jacques-René Hébert est né à Alençon le 15 novembre 1757, d’une famille bourgeoise. Il y passe sa jeunesse jusqu’à ce qu’une sombre histoire de diffamation assortie d’une lourde amende ne l’oblige à s’exiler. Après un séjour à Rouen, il monte à Paris, où pendant plusieurs années il vit dans un état proche de la misère. On le retrouve ainsi au théâtre des Variétés, où il est chargé du service de la location des loges. Au bout de deux ans, il abandonne cet emploi. Desmoulins, dans un numéro du Vieux Cordelier, explique qu’Hébert a été chassé pour avoir volé de l’argent. Cette accusation de vol sera reprise, avec d’autres, lors de son procès pour démontrer la malhonnêteté d’Hébert. Ses débuts dans la Révolution sont discrets. Dans « J.-R. Hébert, auteur du Père Duchesne, à Camille Desmoulins et compagnie » qu’il écrit pour répondre point par point aux accusations du rédacteur du Vieux Cordelier, Hébert assure qu’il s’est engagé dans la milice du district des Carmes la veille de la prise de la Bastille. Mais c’est en 1790 qu’il commence à se faire un nom en publiant deux pamphlets, le Petit Carême de l’abbé Maury et la Vie privée de l’abbé Maury, dans lesquels il parodie avec verve les sermons de cet ultraroyaliste. La même année sort le premier numéro de son Père Duchesne. Hébert choisit ce personnage populaire à la langue fleurie car il préfère « être lu de pauvres bougres » plutôt « que prendre le ton de journalistes freluquets qui, pour plaire aux petites maîtresses et aux prétendus honnêtes gens, n’osent nommer les choses par leurs noms ». Dès les premiers numéros, le Père Duchesne s’impose comme l’une des voix du peuple parisien. Hébert écrit un journal caustique, grinçant injurieux qui est destiné à être lu à haute voix devant les foules. Mais si la forme est radicale, le fond est loin d’être celui de l’an II.

En 1790, comme l’immense majorité du peuple, comme l’essentiel des révolutionnaires, Hébert n’est pas contre la royauté. Il se fait même - régulièrement le défenseur de Louis XVI, qu’il présente comme un roi ayant « toujours voulu le bien », dont « le coeur n’est pas celui d’un tyran » mais qui est le « jouet des flatteurs et des courtisans ». Hébert se radicalise en même temps que le peuple parisien. Anticlérical, il est exaspéré par le refus du roi de sanctionner le décret concernant la constitution civile du clergé. La fuite de Varennes (21 juin 1791) et l’invention par les Feuillants de la fiction de la tentative d’enlèvement du roi signent son basculement définitif dans le camp des républicains. Il est des pétitionnaires du Champ-de-mars (17 juillet 1791) qui demandent la déchéance du roi et l’avènement de la République. La journée se termine dans le sang, La Fayette fait tirer sur la foule. Le club des Cordeliers est fermé. Marat et Danton sont obligés de quitter Paris. C’en est trop pour Hébert. Le Père Duchesne se déchaîne contre l’Assemblée nationale, les Feuillants et ce « jean-foutre de Capet », ce « gros cochon » de Louis XVI. L’expression fait mouche. Le 10 août 1792, c’est aux cris de « À bas le veto ! À bas le gros cochon ! » que les sans-culottes parisiens s’emparent du palais des Tuileries.

Le 22 septembre de la même année, Hébert est élu substitut du procureur de la Commune de Paris. C’est donc lui qui annonce à la famille royale enfermée à la prison du Temple la fin de la royauté. « Ce n’est que d’aujourd’hui que date notre liberté, car, n’en déplaise aux grands docteurs de l’Assemblée constituante, là où il y a un roi, il ne peut exister de liberté », écrit-il dans le Père Duchesne. Et aussitôt, il entre en campagne pour exiger l’exécution de Louis XVI et de Marie-Antoinette. « En coupant une tête royale, nous donnerons une bonne leçon » aux « brigands couronnés » d’Europe, tonne le Père Duchesne.

La lenteur du procès du roi, les atermoiements des Girondins l’incitent à développer une campagne violente contre les « brissotins ».

Mais c’est sur la question sociale qu’Hébert va véritablement marquer sa différence à partir de la fin de l’année 1792. Progressivement, il va évoluer et associer à ses critiques de la « tiédeur » une dénonciation du libéralisme girondin en s’en prenant aux riches, aux bourgeois et aux accapareurs. Ainsi, dans l’un des premiers numéros du Père Duchesne, de mai 1793, Hébert écrit : « Il n’y a pas, foutre, d’aristocrates plus puants et plus dangereux que ce qu’on appelle la bourgeoisie renforcée. (…) C’est parce que la révolution a fait connaître au pauvre ses droits et sa dignité que les riches détestent la révolution. Si nous laissons Brissot et la clique girondine nous fabriquer une République tout à l’avantage des riches, ceux qui pleurent aujourd’hui à chaudes larmes la mort de Capet béniront le rasoir national qui nous a délivrés du tyran. » Ces propos et ses appels à l’insurrection contre les Girondins lui valent d’être incarcéré le 25 mai 1793 sur ordre de « la Commission extraordinaire des douze » chargée par les Girondins de « démasquer les conspirateurs ». Brissot et ses amis ayant échoué à faire taire Marat, ils attaquent le Père Duchesne. Le 26, Marat prend la parole à la Convention et déclare : « Je redoute aussi les commissions extraordinaires quand elles sont prises dans un seul côté de l’Assemblée. Quel autre but peut-on se proposer, si ce n’est l’oppression des patriotes, si ce n’est de faire tomber la plume d’un écrivain patriote, Hébert, rédacteur du Père Duchesne… » Libéré trois jours plus tard, il entraîne la Commune de Paris dans l’insurrection du 31 mai qui signe la fin des Girondins. Marat et Hébert, les deux hommes ne sont pas amis. Les passes d’armes entre l’Ami du peuple et le Père Duchesne n’ont pas manqué mais la lutte contre les Girondins et contre les « enragés » de Jean-François Varlet et Jacques Roux les a rapprochés. Car si Hébert s’en prend aux profiteurs et aux riches, il reste encore attaché à la notion de propriété que les « enragés » veulent mettre à mal. Après l’assassinat de Marat, Hébert se pose en successeur : « Ô Marat ! Tu m’as tracé le sentier, je marcherai sur tes pas », déclare-t-il devant les Jacobins. Il réclame la destitution des nobles de tous les emplois civils et militaires. Et se faisant l’écho d’une population parisienne soumise à des restrictions alimentaires, il veut « que la République s’empare de toute la moisson, en indemnisant les cultivateurs » et « que le blé, le vin, le cidre et toutes les denrées soient partagés entre tous les départements suivant la population ». La crise du ravitaillement parisien se fait plus aiguë et l’incite à durcir encore le ton contre les marchands. Il demande l’arrestation et l’exécution de tous les bouchers et les marchands de vin. On comprend mieux la haine d’Hébert contre les « indulgents » qui « promettaient à leurs partisans la paix, l’amnistie, la libération des suspects, la suppression des taxes, des réquisitions, de toutes les mesures révolutionnaires que les hébertistes avaient fait voter pour continuer la guerre jusqu’au bout, jusqu’à la victoire », explique Albert Mathiez dans la Vie chère et le mouvement social sous la Terreur.

Ce n’est pas le goût du sang, qui pousse Hébert et les « exagérés ». Il y a certes une part d’opportunisme chez le rédacteur du Père Duchesne. Mais il ne faut pas ignorer cette conviction que l’on retrouve dans une sentence du marchand de fourneaux : « La patrie, foutre ! Les négociants n’en ont point ! »

Stéphane Sahuc

Article paru dans le quotidien l'Humanité rubrique Idées - Tribune libre - Histoire - le 3 août 2009