Tchékhov

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Résumé

Tchékhov, (Anton Pavlovich, 1860-1904)


Tchékhov, tout comme notre Molière, est, à travers les grandes ou courtes comédies, un farceur. Les personnages sont, au moins, drôles et aux heures les plus douloureuses de leur petit destin, ils appartiennent, quoi qu'il en soit et quoi qu'ils disent et même s'ils attentent à leur vie, au monde de l'ironie. Tchékhov n'est pas le Labiche du désespoir. Je sais, il y a Treplev, il y a Nina... ou Ivanov et bien d'autres. Mais, précisément, le génie propre à Tchékhov, sa nature foncière, le satiriste qu il fut toujours, au théâtre du moins, a fait entrer dans le domaine de la Comédie la mort ou le suicide, sans que ni l'une ni l'autre n'y soit insolite. Médecin de profession et malade, il connaît trop bien les réalités physiologiques pour prendre au sérieux le romanesque ou la déchéance de ces héros. La mort, dans ce théâtre, entre au magasin des accessoires comiques et le dérisoire est ici un instrument de la farce. Bref, je ne vois nulle tristesse dans ces faillites et dans ces échecs, dans cette décrépitude. La mort adolescente est elle-même un événement simple. Nous sommes loin de Chatterton. A travers ces personnages de tous les jours, Tchékhov, en souriant, exorcise les romantismes de l'échec et de la mort. Allons, il faut jouer et il faut lire, ami lecteur, les pièces de Tchékhov comme des comédies. Elles sont drôles. Elles se moquent Elles sont vives.  ; « L'histoire ne fait rien à moitié; elle traverse beaucoup de phases quand elle veut conduire une vieille forme sociale au tombeau. La dernière phase d'une forme historique, c'est sa comédie. Les dieux de la Grèce, une première fois tragiquement blessés à mort dans le Prométhée enchaîné d'Eschyle eurent à subir une seconde mort comique dans les Dialogues de Lucien. « Pourquoi cette marche de l'histoire? Pour que l'huma¬nité se sépare joyeusement de son passé. » Est-ce que l'histoire comparée des arts et des sociétés confirme ce jugement de Marx? Il semble que oui. Et cette phrase de Marx est bien séduisante. C'est Molière qui, en France, et par son œuvre comique même, arrête le sort de la tragédie française. Le meilleur, le plus vrai, le plus authentique de ce qui suit jusqu'à nos jours est de la veine critique, de l'humeur farce, de l'ironie, de la satire (Marivaux, Regnard, Lesage, Beaumarchais, Musset, Mérimée, Giraudoux). La littérature dramatique anglaise confirme le point de vue du philosophe allemand. Et à quelque chose près, nos soties et nos farces du Moyen Age arrêtent la survie des mystères. Je ne me fais aucune illusion des propos que je me permets d'ajouter au jugement de Marx, mais enfin je vois se terminer le Ve siècle grec, celui d'Eschyle et de Sophocle, par l'œuvre critique, l'œuvre d'assainissement, l'œuvre farce énorme, sans respect pour les dieux et les lois du moment, par l'œuvre politique et comique d'Aristophane. Et Brecht, en Allemagne, après Goethe le héros, Schiller le héros, Kleist le héros. Treize ans avant cette Révolution d'Octobre qui devait bouleverser le monde, tout au moins la Russie, meurt précisément celui qui, sur les planches, a fait, comme en se jouant, la cruelle peinture de cette société finissante, de ces' âmes malheureuses, de ces corps oisifs. J'ai beau faire, je ne sais pas, je ne peux pas m'apitoyer sur le sort d'Arkadina, de son fils, de leurs comparses. Je sais bien que Tchékhov a quelque compassion pour les plus malheureux d'entre eux, mais ni plus ni moins qu'il n'en témoignait à l'égard des vivants. Non, décidément, et quoi qu'il y paraisse à première lecture, il ne faut pas jouer tristement, mélancoliquement, les trois Soeurs, l'Oncle Vania, les personnages de La Mouette... Il ne faut pas s'attrister de leur sort. C'est les réduire à des créations insignifiantes. C'est moquer Tchékhov que d'en faire un dramatiste de la mélancolie, de l'âme en écharpe ou comme nous le disons encore en Occident de l'âme slave. Que l'auteur soit impitoyable à l'égard de ces personnages, qu'il les conduise à leur perte, à une fin désespérée après une vie incertaine ou vide certes. Cela ne fait pas en conclusion une œuvre noire, du fait même qu'elle est éclairée par l'ironie de l'auteur. Par sa gentillesse, par sa compassion distante aussi bien que par son indifférence. Il a protesté très vertement contre toute interprétation disons « doloriste » de ses pièces. Et Gorki rapporte : « Il parlait d'elles comme de pièces comiques et il était, je crois, sincèrement persuadé qu'il écrivait réellement des pièces comiques. » Tchékhov mort, Stanislavski, artiste scrupuleux, reconsidère l'œuvre de son ami, il écrit : « Voici sur sa tombe quelques réflexions. En dépit du succès et de la popularité grandissante, il demeure souvent incompris, inestimé. On prétend encore aujourd'hui que Tchékhov est le poète du quotidien, des petites gens grisâtres et que ses pièces sont une triste page de la vie russe témoignant de la stagnation spirituelle du pays. Insatisfaction innée paralysant d'avance tout effort, désespoir tuant l'énergie, horizon ouvert sur le spleen slave, tels seraient les thèmes de son œuvre dramatique. Or ce jugement est en contradiction flagrante avec mes souvenirs personnels, etc. » Et plus loin : « On joue d'habitude Ivanov comme un neurasthénique qui n'excite que pitié chez le spectateur, alors que Tchékhov l'avait conçu comme un homme fort, comme un lutteur. Mais la vie russe l'emporte, Ivanov flanche. » Ailleurs, Stanislavski dit de son auteur et de son ami : « Je me souviens d'un Tchékhov courageux et souriant bien plus que d'un Tchékhov renfrogné et pourtant je l'ai connu dans les périodes les plus dures de sa maladie. Là où, même malade, il se trouvait, régnaient le plus souvent le mot drôle, l'esprit, le rire et même la farce. Il en va de même pour ses pièces, etc. » Vie courte. Trop courte. Vie besogneuse et difficile. Mais se plaint-il? Non, il bougonne tout au plus. Sa correspondance témoigne de sa cordialité, de sa bonhomie. Il séduit. Et toujours auprès de lui, quelqu'un est là qui se dévoue, lui permet de ménager ses forces, recopie ses manuscrits, fait des recherches, prend un extrême soin de l'exécution scénique de ses œuvres : son frère, par exemple, et plus tard Dantchenko et Stanislavski. Et bien d'autres. Sa vie professionnelle, elle aussi, ne peut pas ne pas séduire. Il écrit « court », au début de sa carrière. Des récits rapides. Apprentissage voulu? Crainte? Sagesse artisanale? De même en ce qui concerne le théâtre. Il commence par des pièces en un acte. Des farces, de toute façon. Des sketches. Je sais bien qu'à vingt-deux ans il écrit une pièce-fleuve, pièce sans titre [1]1, brouillon et chef-d'œuvre. J'en possède la traduction intégrale : œuvre interminable, avec des rejets, des reprises, des digressions, des folies de construction. Tout y est très beau ou presque mais, semble-t-il, injouable tel quel. Quand on lit cette version intégrale de 1882 on est bien contraint d'admettre que le jeune écrivain sut s'imposer dès lors un chemin sévère pour parvenir à la netteté, à l'ordonnance dramaturgique de La Mouette ou de La Cerisaie. Devant le manuscrit de Platonov, on comprend bien que la Ermalova ait reculé. On comprend aussi que Anton Pavlov!tch lui-même n'ait pas insisté et qu'il ait abandonné, voire détruit (dit son frère) certaine copie de l'oeuvre. Cependant, dans la même année où il termine Platonov, il écrit un petit acte Sur la Grande Route et pendant les années qui suivent plus de deux cents contes et un autre petit acte : Le Chant du Cygne (en 1886). Enfin, en 1887, voici son premier « 4 Actes » forme et division dramatique qu'il emploiera désormais, encore qu'il n'abandonnera jamais le sketch, la comédie courte, le monologue. De Platonov et ses 500 pages (dactylographiées) au monologue en quelques pages des Méfaits du Tabac, de Platonov à La Cerisaie, une leçon professionnelle, au moins, se dégage : l'invention et l'édification des nouvelles formes dramatiques ne peut se faire pour lui (et bien d'autres écrivains de l'époque) qu'au travers du fait quotidien, d'un langage familier, d'une forme dramaturgique stricte. La prose devient l'arme unique du dramaturge. Un chapitre de l'histoire du théâtre est clos : celle du XIXe siècle, du vers de Goethe, de Schiller, de Kleist, de Hugo... et de Rostand. De ce combat incertain où les formes et les architectures dramatiques se cherchent, un homme, sagement, s'est retiré. II a une façon de voir, d'écrire, un savoir-faire et une attitude qui vont influencer considérablement tous les écrivains de théâtre qui suivront. Seul, imperturbable, loin de cette Russie occidentale, l'Oriental Claudel prépare Le Partage de Midi. A l'aube du XXe siècle, ce n'est pas seulement Dieu qui est mort, ce n'est pas seulement dans la vie et la morale que tout est possible. Est défunte aussi, et à jamais, la conception aristotélicienne du théâtre. Tout peut être fait. Tout est permis. Tout est possible. Mais déjà Anton Pavlovitch Tchékhov, né à Taganrog en 1860, est mort le 2 juillet 1904.

Jean Vilar.

Notes et références

  1. jouée en 1955-1956 par le T.N.P. sous le titre de Ce fou de Platonov

Bibliographie

Tchékhov, Anton, La Cerisaie, suivi de La Mouette, Préface de Jean Vilar, Le Livre de Poche, Paris, 1960, pp. 7 et ss.