Utilisateur:Donat Paquet

De CocoWikipedia
Aller à : navigation, rechercher

voi aussi Bertolt Brecht En 1960, mort depuis quatre ans à peine, Brecht était déjà entré dans ce qu'on peut appeler l'âge ingrat de sa vie posthume : il était célèbre, discuté, tiré à hue et à dia, mais encore mal connu. Non seule­ment les œuvres publiées en Allemagne n'étaient pas toutes accessibles en France (il n'en va plus de même aujourd'hui puisque les éditions de l'Arche ont presque mené à bien la traduction et la publication de l'édition de 1967 des Œuvres complètes), mais encore elles étaient loin de représenter l'intégralité des écrits de Brecht (là aussi, la situation s'est beaucoup améliorée ; toutefois, il reste encore de nombreux inédits, parmi lesquels les variantes et les matériaux pour les pièces, quelques poèmes et toute la correspondance). Le « Brecht-Archiv » qui occupe l'apparte­ment de la Chausseestrasse à Berlin où Brecht vécut ses dernières années, était encore riche de manuscrits à peine déchiffrés : fragments de pièces, projets et notes, un Journal où Brecht consignait des réflexions sur son travail d'écrivain et de metteur en scène; aujourd'hui, classement et déchiffrage sont à peu près terminés : le « Brecht-Archiv » a commencé la publication de son catalogue et le Journal devrait être édité sous peu. Il était donc exclu de faire comme si une œuvre achevée et pleine était soumise à notre examen. Il fallait tenir compte et des lacunes de notre documentation et de l'inachèvement de fait de l'œuvre de Brecht. En effet, la mort avait interrompu son travail alors que, vivant depuis moins de dix ans dans un pays où se posait concrètement la question essentielle, à ses yeux, de la construction du socialisme et ayant entrepris là, dans l'exercice quotidien du théâtre, une révision et une réalisation de ses pièces, Brecht était peut-être sur le point d'engager sa création dans des directions nouvelles. Or, nous ne possédions et nous ne possédons encore que peu de renseignements sur ce qu'aurait pu être cette mutation brechtienne. Il fallait aussi respecter ce qui apparaissait dès lors et s'est affirmé depuis comme un des traits essentiels de la production de Brecht : à savoir que la cohérence de son oeuvre,loin d'être monolithique, était le fruit d'un dévelppement continu, le résultat d'une succession de contradictions. Il convenait donc de souligner l'ouverture de cette production et non de refermer celle-ci sur une interprétation unilatérale - une ouverture qui, toutefois, ne relève pas de l'éclectisme. De plus, nous ignorions alors beaucoup de données importantes de la vie de Brecht. Trop de suppositions, trop d'anecdotes contradictoires circulaient sur l'homme pour que, en dehors de quelques faits essentiels échappant à la contestation, ce que nous savions de sa biographie nous fût d'un grand secours. Aussi n'avons-nous pas voulu traiter de « la vie et l'œuvre » de Brecht. Une vaste tâche de rassemblement des éléments biographiques restait à accomplir. Klaus Vôlker a pu publier, en 1971, sous la forme d'une Brecht-Chronik, les « dates de la vie et de l'œuvre » de Brecht, certains points restent incomplets ou obscurs. Et l'on sait que Brecht, loin de sculpter sa propre statue, préférait brouiller ses traces. Depuis 1954, une « querelle Brecht » était ouverte. Elle a pris naissance autour du fameux Verfremdungseffekt où certains ont pu voir le « Sésame, ouvre-toi » d'un nouveau théâtre, tandis que d'autres n'ont voulu le tenir que pour enfoncements de portes ouvertes ». Par la suite, si les discussions autour de cette « pierre philosophale » de la dramaturgie brechtienne s'étaient quelque peu apaisées, si l'administration pour les pièces était devenue quasi unanime et si les détracteurs les plus acharnés s'étaient à peu près tous ralliés, l'oeuvre n'en avait pas été pour autant éclaircie. Une fois admis à siéger au Panthéon imaginaire, Brecht n'était guère mieux compris. Au contraire : placé sur le même pied que Shakespeare ou Claudel, sinon Racine, Brecht s'est trouvé réduit à son génie ». Il avait toujours refusé le statut de l'écrivain bourgeois qui travaille dans les passions humaines et œuvre pour l'éternité, hors du lieu et du temps : le voilà converti en Poète; le voilà juché au ciel des valeurs universelles et déchargé de toute respon- sabilité historique. Un catholique ne découvrait-il pas dans son oeuvre l'expression d' « une vérité, si compromise et si déviée qu'elle soit : le besoin d'un salut non seulement individuel, mais collectif, d'un salut qui soit véritable, c'est-à-dire définitif »! Et un critique dramatique de préciser : « II fut sottement ques­tion d'opposer Brecht à Aristote. Quelle niaiserie! Ils n'auront pas vécu le même temps. Et Brecht est peut-être encore plus aristotélicien qu'Aristote », pour conclure : « Pour bien com­prendre Brecht, il vaut mieux dire qu'il est... un Allemand uni­versel, perméable à toutes les sollicitations qu'elles viennent de Confucius, d'Engels ou plus simplement de notre vie quoti­dienne. » Ce qui revenait à dire que Brecht, c'est tout. Ou mieux encore, que Brecht, à force d'être tout, n'est plus rien. Cependant, au-delà de cette querelle, au-delà de ces abus d'interprétation, l'œuvre de Brecht n'avait cessé de s'imposer à nous. Chaque jour, elle avait gagné des lecteurs et, surtout, elle commençait à faire partie intégrante, malentendus y compris, de la pratique du théâtre français. A partir des textes théoriques, des pièces et des représentationsqui avaient été données (que ce soit par le Berliner Ensemble ou dans des théâtres français), on aurait pu s'interroger sur l'efficacité de la production brechtienne et esquisser une sorte de pour « le bon usage » de Brecht. Mettre au premier plan de mes préoccupations l'efficacité du svstème brechtien, c'eût été courir le risque de manquer et le système et l'œuvre, de les dissocier et de faire du système une réthorique et de l'œuvre le produit magique d'un tempérament, alors qu'ils sont indissociables et que leur élaboration n'a jamais constitué qu'un seul et même processus. C'est qu'elle n'est pas seulement l'expression subjective de Bertolt Brecht, pas plus qu'elle ne s'accomplit, à l'inverse, en une tentative de reconstitution objective d'une époque ou d'une société. Jamais elle ne cristallise sur une signification que l'on puisse, avec quelque apparence de probabilité, tenir pour définitive; jamais elle ne se fige dans une forme accomplie une fois pour toutes. Elle est fonction du temps : j'entends par là non qu'elle constitue un simple reflet de l'époque où elle a été écrite, mais que, élaborée pendant près de qua­rante ans par un incessant travail de création et de réflexion, elle s'est transformée sans relâche, animée par le souci primordial de Brecht qui fut moins de laisser à la postérité une œuvre d'art supplémentaire que de proposer à ses contemporains, re-créées par l'art, des images intelligibles de leur monde et de leur temps. Le jeune Brecht a vécu dans l'Allemagne de Weimar, prodi­gieusement sensibilisée à toutes les fluctuations historiques. Ainsi, l'œuvre et le système brechtiens n'appa­raissent plus séparés : ils s'engendrent mutuellement. Une telle tentative de description n'anticipe pas sur une inter­prétation historique ou critique. Elle est également loin de répondre aux nombreuses questions que l'œuvre de Brecht, son théâtre notamment, ne cesse de poser à ceux qui veulent en user. Mais peut-être a-t-elle contribué à fonder ces questions et ces interprétations d'une nouvelle manière. Peut-être, aujourd'hui encore, est-elle susceptible d'introduire à une connaissance de Brecht qui ne se réduise ni à un système de clefs, ni à un assem­blage de thèmes ou de techniques, ni, a fortiori, au ramas des mythes qui ont toujours cours. Car ce que nous laisse Brecht, plus que d'incontestables réussites théâtrales et littéraires, plus que des techniques dramaturgiqnes ou des procédés rhétoriques nouveaux, c'est un enseignement: l'exemple d'une création ouverte sur le monde et ses transformations, acharnée à en rendre pleinement compte et ainsi à se modifier inlassablement, dans une claire conscience de sa fin et de ses moyens. 1960-1972.